La vie sauvage...
Lorsque la tempête avait cessé, on aurait pu croire que le calme s'installerait... Le navire avait sombré, son chargement éventré gisait répandu sur les rochers, et ses trésors étaient éparpillés, en bonne partie perdus à jamais ; au dessus des vagues dansant une houle enivrante, là-haut, les cieux grondaient d'un ronronnement courroucé, exprimant la justice de leur cruelle oeuvre d'une voix qui imposait sa loi sereine ; la paix régnait à peine...
Misérablement, la survie se traînait dans un espoir ensablé, lessivée, usée jusqu'à la chandelle. Quant au décor grandiose de cette tragédie humaine, sublimement habité par la vie, il joua les ombres de la mort au crépuscule vorace qui attendait son heure. Morne tableau, peint d'une main blessée animée par un coeur au bord de la nausée, le jour s'éternisait, obligé à la nuit tandis qu'elle l'enveloppait...
Un ange passa... Une âme rescapée errait là ; elle fixait de ses yeux humides le vide laissé en elle par la violence de sa fatalité ; meurtrie, pourtant vivante, les nerfs à la force du vent, elle tomba genoux à terre, les poings écorchés serrés baignant dans l'onde, solitaire... L'ange passait... Pour rassembler les débris de son infortune, la pauvre âme dût s'armer d'un rien, juste ce qui lui restait d'air et de sang, de rage et de poussière. Envers la fin hurlante de l'impassible horizon, dont le lointain éclat lui semblait un ultime affront, elle laissa à la providence le soin de la porter, et oublia un temps la triste réalité.
Dans la lutte, elle sacrifia toute illusion, son idéal se nourrissait à la sueur de son front et s'abreuvait des larmes qu'elle offrait au répit permis par la lassitude éprouvée...
L'ange ne passait plus... Il restait là, à observer cette étoile échouée qui s'éteignait, le regard éperdu dans la lumière innocente, ressourcé en la présence d'une âme épuisée. Il n'était que pour elle, voué à sa seule existence, elle était sa promesse...
Lorsque la tempête avait cessé, on aurait pu croire n'importe quoi... Un océan paisible sous un soleil radieux, ou les derniers soupirs avant la dernière lame... Un ange venu de nulle part sauver une âme naufragée... L'histoire s'achève en un désir, celui d'un heureux dénouement, un désir partagé entre rêve et réalité. Elle se raconte au passé, donnant à aujourd'hui l'occasion de l'écrire. Demain, lorsque la tempête sera effacée, il n'en restera qu'un souvenir, une âme aura été sauvée. En attendant, il demeure toujours un espoir, quelque part, un ange passe...