Une histoire malheureuse...

Elle marchait dans la ville nouvelle, sans repère pour retrouver la maison où elle était née. Le décor avait changé et son enfance ne s'y reflétait plus. Nostalgique, elle désirait tout de même quelque chose d'aussi beau et bon que ses joies d'antan, une autre époque de sa vie, authentique bonheur tel qu'elle le rêvait avant son départ. Dans son coeur une image la rassurait ; les traits de sa vie esquissaient d'un seul fil le portrait d'une femme rayonnante malgré les ombres qui ternissaient son visage. Dans son regard, un autre esprit régnait cependant : la tristesse guidait ses pensées, vers la douleur d'avoir dû abandonner ses espoirs pour une histoire vouée aux larmes. Jeune fille, elle quitta sa ville, son pays, sa terre, et son rêve.
Un beau jour, alors que les temps s'étaient durcis, l'opportunité d'atteindre son but se présenta. Elle sacrifia tout, son berceau, ses souvenirs, ses économies, ses bonheurs présents pour ceux de l'avenir. En exil, elle partit à l'aventure, seulement riche d'espoir... Hélas, fille prodigue, elle fut ruinée. Séduite par une illusion, son innocence en eut les yeux brûlés. Seule une chance l'avait sauvé de l'abîme, celle d'être devenue une autre femme... Brisée mais changée, elle portait en elle une flamme, un trésor vrai sur lequel veiller désormais : la vie qu'elle s'était offerte en accomplissant la moitié de son chemin...
Elle marchait dans une ville nouvelle bien que ces rues étaient les siennes. De retour depuis peu, seule la petite maison où elle s'était installée lui donnait un sentiment de sécurité et de sérénité. Son sourire timide trouvait là un foyer à animer de chaleur. Le rêve naquit à nouveau, ainsi rendu possible... Trop tôt, hélas... Elle reprit, exaltée par un sentiment inespéré de confiance, le flambeau de l'espoir pour éclairer ses pas. Mais elle courut si vite, les yeux fermés sur la prudence, oubliant les désillusions passées, qu'elle ne regardait plus ses pieds ni le pavé où elle les posait. La chute fut rude, et la flamme de la pauvre femme s'éteignit...
A terre, elle gisait là, pitoyable enfant cruellement fauchée dans son désir de bonheur. Écorchée, souillée, en larmes, serrant contre son coeur un portrait aux couleurs détrempées, hurlant sa haine de la foi en la vie. Pour un roman tragique, la fuite en avant lui avait enlevé sa seule dernière chance. Comment trouver le bonheur, demandait-elle au ciel, dépourvue de feu et de lumière ? Comment voir où chercher ? s'interrogeait-elle, le regard plongé dans le vide où elle s'était jetée... Tout autour d'elle, les murs de la rue déserte l'enivrait, la ville l'égarait, son foyer se dissipait derrière le brouillard épais ; la mémoire de son rêve s'évanouissait. Ce fut son ultime soupir...
Il s'envola hors de la belle âme, laissant derrière lui une pathétique humanité dans sa misère. Elle le laissa partir, elle se laissa dépérir. Trop de souffrance, trop d'amertume, trop d'ignorance... Afin de mettre un terme au malheur, elle décida une fois pour toutes de ne plus tenter le bonheur, persuadé d'être condamnée à toujours le perdre. Puis elle maudit l'espoir, ferma définitivement les yeux, et acheva son existence en lui ôtant tout son sens... Alors, son soupir, libre, léger, revint se poser sur elle... Un instant, des regrets, la conscience d'avoir tout gâché, le repentir de s'être sacrifiée par impatience au mépris du bon sens... Elle avait tout donné, tout, à une destinée perdue d'avance. Elle l'avait désirée, jeune et innocente. Seule à se condamner, seule à imaginer que le bonheur est un soupir où la vie doit être terminée pour qu'enfin elle commence...
C'est une histoire simple, une histoire facile. Elle se lit et s'efface. C'est l'histoire d'une étoile éperdue qui a choisi la nuit pour étinceler, choisi les ténèbres pour se sentir exister, choisi le malheur pour se mettre en valeur, et en paya le prix : son soupir de bonheur, c'était fini... On ouvre les yeux, on comprend, on oublie... On pleure, on respire, et on sourit... On prend le temps, on attend, et on vit...